Facebook Twitter Inviter des amis

Thérèse Andenmatten

La vie d’en haut, la vie d’en bas

Gardienne de cabane depuis trente-deux ans, d’abord avec Ambros puis seule, ici, je sais ce qu’est la solitude, les repas pris parfois sans appétit, les rêves de convivialité, les souvenirs qui remontent soudain sans crier gare. À 3 030 mètres d’altitude, les regrets - comme les rêves - sont plus grands. Mais je connais aussi la joie de me réveiller le matin et de découvrir la beauté qui m’entoure. D’admirer les glaciers solennels, les sapins altiers, de nourrir les bouquetins qui viennent manger les restes et que j’ai presque apprivoisés, de sentir l’air frais sur ma peau. La nature ici est le prolongement de moi-même. Ma journée, mon humeur, ma nourriture, ma condition physique, tout cela dépend d’elle.

Et pourtant, quelle que soit la couleur du ciel, le sort qu’il me réserve, je sais que ma place est ici. Ma cabane, Britannia, est composée d’un quinzaine de pièces. Quand la tempête fait rage et que personne ne vient, je l’entends craquer. Je sais qu’elle souffre et que comme moi, elle résiste. Je lis des romans policiers, je fais de l’entretien et les journées sont parfois longues. Mais elles peuvent l’être aussi quand arrivent les clients des quatre coins du monde. Il n’est pas trop de savoir parler quatre langues – l’allemand, le français, l’anglais et l’italien – pour se comprendre. Une cabane est un endroit idéal pour connaître les hommes. La plupart sont sympathiques et heureux de pouvoir être accueillis. Des histoires se racontent, des points de vue se confrontent, des amitiés se nouent. Mais il y a les grincheux, les jamais contents. Pas assez de légumes, des prix trop chers… Et puis les “tête-en-l’air” qui débarquent en ayant oublié de réserver ou qui ne viennent pas sans avertir ayant décidé soudain de changer d’étape sur la Haute-Route.

Le sens du respect est pourtant fondamental dans cet environnement parfois cruel. Les glaciers ont leurs quartiers réservés qui ne se laissent pas approcher. Chaque saison connaît son lot d’accidents mortels. Parfois il reste des affaires dans le dortoir qu’il faut aller chercher pour les donner aux sauveteurs. Camille Bournissen, le premier à avoir conquis la face nord de la Dent Blanche, en 1968, m’a dit un jour que les hommes devaient avoir de la peine à vivre là où les arbres ne poussent plus. Je ne crois pas. Il suffit de savoir regarder autour de soi, de savourer chaque sensation. D’aimer. Et de penser aussi – un peu – à ceux qui sont restés “en bas”…

Thérèse Andenmatten Renaud, gardienne de cabane

Source